1. François Ehrhardt
  2. إبريل في مصر
  3. Saqqarah

Abu Sir, Egypt - Polarsteps

Une voiture grise nous attend devant l’hôtel. Après quelques minutes d’intense concentration pour réussir à sortir de Garden City, Radwa, trentenaire tirée à quatre épingles et notre guide du jour, nous présente « mister » Mohamed, le chauffeur. La circulation est fluide alors que nous filons vers le sud-ouest : nous sommes aujourd’hui vendredi et c’est le premier jour du week-end. La voiture bifurque à gauche, suivant le panneau « tourist road ». Radwa profite du trajet pour remettre à jour nos connaissances sur l’Égypte pharaonique. On considère que les pharaons ont régné sur l’Égypte de 3100 à 30 avant Jésus-Christ, le premier étant Narmer, qui unifie l’Égypte pour la première fois. C’est une civilisation déjà organisée, avec une écriture, une administration, une capitale, des rites funéraires élaborés. (À titre de comparaison, l’Europe en -3000 est dans l’âge du cuivre et ne possède aucune cité au sens politique du terme; c’est le début de la construction de Stonehenge, en Angleterre.) La période qui nous intéresse aujourd’hui est l’Ancien Empire, qui dure de -2700 à -2150 (dynasties III à VI) : c’est la première apogée des pharaons. Memphis, sur la rive est (côté soleil levant), est la capitale de l’empire; de l’autre côté du Nil, sur la rive ouest donc (côté soleil couchant), Saqqarah est la nécropole des dignitaires : c’est l’endroit où l’architecture monumentale, ainsi que les pyramides, ont été inventées. Elle termine son exposé (très simplifié ici), alors que le chauffeur freine devant la billetterie du site archéologique, nous n’avons pas vu passer la petite heure de route. Il y a énormément de tombes ici et les visiter toutes prendrait plusieurs jours. Notre guide nous propose de nous concentrer sur les éléments les plus intéressants. Et nous commençons par 2 mastabas (tombes basses en briques) parmi les mieux conservés d’Égypte, ceux de Kagemni et Mereruka, tous deux vizirs (ministres) de Téti (premier pharaon de la VIème dynastie). Nous sommes très impressionné·e·s par les premiers hiéroglyphes que nous voyons, puis par les premiers reliefs décorés (peints ou non) sur les murs, avant de nous rendre compte qu’il y en a partout et qu’ils sont tous plus beaux les uns que les autres, d’un raffinement incroyable et d’une superbe précision. Ce sont une fenêtre incroyable sur la vie quotidienne de l’élite, mais aussi de leur vision des activités du peuple, au cours de cette période : une véritable bande dessinée. Sur les photos, on peut voir une scène montrant comment déplacer un troupeau de vaches en déplaçant seulement un veau (le reste suit), une autre présentant la fabrication de bijoux (les dessins suggèrent que des étapes minutieuses auraient nécessité le travail de personnes de petite taille), une autre encore suggérant la proximité du mari et de sa femme à travers une scène musicale, on peut même voir une tentative de domestication de hyènes ! Dans chacune des tombes, le propriétaire principal est représenté partout et en très grand : on ne peut pas le louper ! A ses côtés, sa femme est souvent représentée en train de sentir une fleur de lotus. Le lotus s’ouvrant le matin avec le soleil et se fermant la nuit, c’est un symbole de renaissance et d’éternité. Nous apprenons également à reconnaître les enfants : dans les reliefs égyptiens, il·elle·s sont représenté·e·s soit avec une seule tresse de cheveux tombant sur le côté du crâne rasé, soit le doigt dans la bouche, soit nu·e. Dans les mastabas de l’Ancien Empire, deux techniques d’écriture de hiéroglyphes co-existent : les hiéroglyphes en relief et les hiéroglyphes en creux. La première est le plus prestigieuse, longue et coûteuse. La seconde est plus rapide à exécuter et plus résistante à l’érosion, mais aussi une stratégie de pérennité car elle permet de rendre son nom littéralement ineffaçable (sans dégrader l’objet sur lequel il est écrit). Chacun de ces mastabas contient également une fausse porte (qui imite une porte réelle mais ne s’ouvre sur rien de physique). C’est l’interface entre les vivants et les morts et le passage par lequel le « ka » (sorte de double spirituel du défunt) sort de la tombe pour recevoir les offrandes alimentaires déposées devant elle et visiter les vivants, puis retourne dans le monde des morts. Pour les Égyptiens, la tombe n’était pas qu’un lieu de sépulture, c’était une maison fonctionnelle pour l’éternité. À côté des mastabas, se trouve la pyramide de Téti. De l’extérieur, elle ressemble à un tas de cailloux… mais l’intérieur est couvert de somptueux hiéroglyphes et le plafond de la chambre funéraire est étoilé. Derrière le cercueil, de jolis motifs abstraits sont gravés sur le mur. Nous faisons une courte pause dans les tombes de notables pour visiter le Sérapéum. C’est un endroit très grand et assez étrange (d’autant que nous ne sommes que 3 à l’intérieur), labyrinthe de longues galeries souterraines creusées dans la roche. Sur les côtés s’ouvrent des niches gigantesques, contenant chacune un immense sarcophage de granite noir (comment ont-ils bien pu amener ces blocs pesant jusqu’à 70 tonnes ici ?!). C’est la nécropole des taureaux Apis. Si tous les bovins ne sont pas sacrés pour les Egyptiens, un taureau, reconnaissable à des marques distinctives précises, était vénéré de son vivant et momifié à sa mort, avant d’être enterré ici avec des honneurs royaux. Lors de la découverte du site par Mariette en 1851, tous les sarcophages étaient vides à l’ouverture, sauf un qui contenait encore la momie intacte du taureau. Un peu plus loin, la tombe de Ti (haut-fonctionnaire de la Vème dynastie) est magnifique. Elle progresse à partir d’une cour à ciel ouvert entourée de colonnes (où les vivants venaient déposer les offrandes), vers de petites pièces ornées de décors très expressifs. Au fond, une ouverture étroite dans le mur permet de voir une statue du défunt : le « ka » de Ti pouvait ainsi voir ses offrandes et sortir à travers sa statue. Nous descendons dans la chambre funéraire, qui ne contient rien d’autre qu’un cercueil. Pratique originale, mais tout à fait normale en Égypte pharaonique : la tombe se construit du vivant du propriétaire, souvent sur plusieurs décennies, le défunt supervisant lui-même les travaux. Ceci explique les tombes « inachevées » quand le propriétaire est mort plus rapidement que prévu… Également, les mastabas fonctionnent sur une distinction entre deux espaces : la partie haute, conçue pour être fréquentée par les vivants (prêtres, parents, etc.) et la partie souterraine, scellée et interdite (là où la momie repose). D’un point de vue paysage, nous sommes au bord du désert. Plus loin à l’ouest, du sable (beaucoup de sable), mais à l’est, au-delà des tombes, on aperçoit les palmiers de la vallée du Nil et les zones cultivées et habitées. Une raffinerie crache un panache noir particulièrement épais. Encore après, c’est à nouveau le désert. Nous terminons (courage, c’est bientôt la fin) notre visite du site par le complexe funéraire de Djoser (pharaon de la IIIème dynastie) et sa fameuse pyramide à étages. Son architecte, Imhotep, conçoit le premier grand monument en pierre de l’histoire humaine (ici pas de briques et pas de bois). En empilant 6 mastabas les uns sur les autres, il crée la pyramide à étages (60m de haut). En fait, c’est ici que tout commence. Nous pénétrons dans le complexe à travers une étroit couloir, les murs sont polis à la perfection et les angles impeccables, au plafond la pierre est taillée en rondin, imitant les troncs de palmiers utilisés dans les maisons. Nous passons une sorte de fausse porte monumentale (des vantaux en pierre immobiles) et débouchons à l’intérieur de la première colonnade réalisée par la civilisation (et donc l’humanité). Les colonnes sont adossées à des murs (on parle d’hésitation technique, Imhotep n’a pas osé faire des colonnes libres) et sont striées, imitant des tiges de papyrus. L’allée débouche sur une très grande cour, ceinturée d’un mur et flanquée de petits gradins : c’est ici que Djoser a accompli le Heb-Sed, prouesse physique permettant de prouver qu’il est toujours apte à gouverner. Sur le côté, un mur est surmonté de cobras : les Egyptiens croyaient que ce serpent avait les yeux toujours ouverts (il a en fait des paupières transparentes) et en donc fait un symbole de vigilance et de protection. Les pierres utilisées sont très majoritairement du calcaire (carrières à proximité sur le plateau de Memphis). Il est facile à tailler et abondant. Deux types sont cependant à distinguer : le calcaire tendre, qui se travaille vite (mais se désagrège avec le temps et l’humidité), est utilisé pour la structure et le remplissage, tandis que le calcaire fin, au grain très fin et à la surface presque lisse, est utilisé pour les revêtements extérieurs. Ce calcaire fin a disparu à beaucoup d’endroits, réutilisé pour d’autres bâtiments au cours des siècles. Nous traversons la cour et nous voilà devant la pyramide. C’est une œuvre qui a évolué : Imhotep a procédé par étapes, ajoutant des degrés. Les blocs de pierre de taille raisonnable, manipulables à la main. Sous la pyramide, nous empruntons le couloir qui mène au haut du puit funéraire, la chambre est située 28 mètres plus bas. Sur le chemin du retour, Radwa nous coache pour aller aux toilettes : on prépare un petit billet en pourboire, on le garde dans la poche et on ne le donne qu’en sortant ! Nous voilà de retour dans la voiture (ça fait du bien un peu de clim) et nous quittons le site. Si la richesse archéologique de Saqqarah est absolument immense, notamment par son innovation architecturale, les tombes étaient presque toutes vides lors de leur redécouverte par le monde moderne, pillés dans l’Antiquité elle-même, souvent quelques décennies ou siècles après leur fermeture (leur contenu étant, de notoriété publique, extraordinairement riche).

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