1. François Ehrhardt
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  3. Le Caire (islamique)

Cairo, Egypt - Polarsteps

Nous quittons le musée et nous enfonçons dans les rues commerçantes qui lui font fasse. Au rez-de-chaussée de tous les immeubles, des boutiques et ateliers vendent et fabriquent des produits de la vie courante : du pain aux barbecues, en passant par des lampes, du poisson, des chichas ou de petits tonneaux. Nous en profitons pour acheter une petite cafetière turque en métal, le model utilisé par les cafés et vendeurs de rue. Les trottoirs sont, ici aussi, difficilement utilisables; nous longeons le bord de la rue où passent voitures, motos, vélos et ânes tirant des charrettes. La rue est vivante et les gens s’arrêtent régulièrement pour acheter ou discuter. Nous arrivons bientôt à Bab (= porte) Zuwayla, l’une des trois portes encore debout des anciens remparts du Caire fatimide. Elle marque la limite sud de la ville, telle qu’elle existait au XIème siècle; elle est surplombée de deux minarets élancés au-dessus de ses tours de guet (ajouts du XVème siècle, lors de l’édification de la mosquée adjacente). Sur ses créneaux ont été exposées les têtes des adversaires défaits de l’Egypte (les croisés, les Mongols, etc.). Nous bifurquons vers le sud et continuons dans une rue semi-couverte connue comme le souk « Al-Khayamiya », traduit en rue des fabricants de tentes en français. La « khayamiya » est l’art égyptien traditionnel de l’appliqué décoratif, qui consiste à coudre des morceaux de coton colorés sur une toile épaisse. Du motif simple aux compositions les plus complexes, certains artisans cousent, alors que nous passons devant leur atelier-boutique. Si les touristes achètent plutôt aujourd’hui tote-bags et coussins, cet art était historiquement utilisé pour confectionner les immenses tentes ornementales qui décoraient les rues pour les fêtes : les murs des magasins sont d’ailleurs recouverts de grandes tentures décorées. La rue contient aussi de nombreux magasins de tissus, aux gros rouleaux colorés ou à motifs, vendant également des sacs simples (type polochon). Non seulement nous les trouvons plutôt jolis, mais nous approchons de la capacité maximale de nos sacs actuels : nous choisissons un model tricolore. L’endroit est très coloré et les vendeur·se·s très sympathiques. Alors que nous continuons encore vers le sud, traversant maintenant un quartier de commerces alimentaires, un serveur nous propose de nous assoir dans son café au moment où l’envie d’une petite pause se fait ressentir. Nous commandons deux cafés turcs, que nous sirotons en regardant l’agitation de la rue : une boulangerie produit de nombreux pains plats qui sortent du four bien gonflés, les motos zigzaguent entre les piétons, deux enfants déguisés en personnage Disney traversent, des chiens se cherchent et ajoutent à la cacophonie générale, des livreurs à vélo passent avec leur cargaison sur la tête… on ne s’ennuie pas ! Nous repartons vers le nord et passons par la Bab Zuwayla. Nous déjeunons au cœur du quartier, très animé, dans une adresse de restauration rapide où les cairotes de passage s’arrêtent pour grignoter, avant de reprendre nos visites. Nous entrons dans la mosquée-madrasa Al-Ghouri juste avant la prière. Construite au début du XVIème siècle par le sultan mamelouk qui lui a donné son nom, elle combinait sous un même toit le lieu de prière et le lieu d’enseignement religieux et juridique : une invention mamelouk, dès le début du XIIIème siècle, qui assurait au souverain une légitimité religieuse, un rayonnement intellectuel, et surtout des prières perpétuelles pour le salut de son âme (les madrasas formaient des savants religieux qui priaient pour leur fondateur en échange de leur logement et de leur éducation). A l’intérieur, le sol et les lambris sont richement revêtus de marbre noir et blanc. Mohamed, qui parle quelques mots d’anglais bien pratiques, nous accompagne pour la visite et nous fait rapidement monter sur le balcon pour observer sans déranger. Les fidèles sont en train de prier, tout à l’avant devant le minbar pour les hommes, derrière un rideau à l’arrière pour les femmes (seule Héloïse pourra y jeter un œil). Mohamed nous accompagne également sur le toit, puis sur le minaret : une tour rectangulaire visible depuis Bab Zuwayla. A sa construction, son sommet avait une structure à quatre bulbes : le premier minaret de ce type jamais construit au Caire. En haut des étroits escaliers à marches irrégulières, la vue sur le quartier est vraiment magnifique. Nous enchaînons avec la visite de la fameuse mosquée Al-Azhar. Fondée en 970 par les Fatimides, c’est l’une des plus anciennes mosquées du Caire (au sens lieu de culte, pas forcément au sens architectural puisqu’elle a été de nombreuses fois agrandies et remaniée au cours des siècles) et l’une des plus importantes de l’islam sunnite. Son nom signifie « la resplendissante ». Elle abrite l’université Al-Azhar, l’une des plus vieilles universités du monde encore en activité, et est le siège du cheikh Al-Azhar, l’une des autorités religieuses sunnites les plus influentes au monde. Héloïse enfile une abaya pour entrer. La cour très lumineuse, les bâtiments éblouissants et l’atmosphère est familiale et vivante : des familles sont assises tout autour sous les portiques et des enfants courent ou jouent un peu partout. Nous entrons dans la salle de prière ornée d’arcade. Au fond, un homme parle à une petite assemblée, une conférence filmée probablement retransmise sur internet. En sortant, nous en enfonçons dans le fameux Khan el-Khalili, ancien caravansérail construit sur un encore plus ancien cimetière et aujourd’hui bazar touristique par excellence de la ville. Nous y retrouvons les touristes, que nous n’avions pas l’impression d’avoir trop croisé·e·s au Caire jusque-là. Les rues sont très étroites, encore réduites par les marchandises qui débordent des petites boutiques. Les vendeurs, sans être trop insistants, rivalisent d’ingéniosité et d’invectives pour attirer le chaland. Beaucoup de stands sont plutôt touristiques, vendant babioles et souvenirs en tous genre, mais d’autres sembles plus qualitatifs proposant bijoux en or ou en argent, chichas, verre soufflé… Nous passons devant El Fishawi, l’un des plus anciens et célèbres cafés du Caire. Nous n’avons pas l’intention d’acheter grand-chose et nous décidons de continuer vers le nom, en remontant la fameuse rue historique Al-Muizz. C’est à elle toute seule un musée à ciel ouvert d’architecture islamique (principalement fatimide et mamelouk) et elle est piétonne, ce qui rend la promenade un peu plus sereine ! Nous admirons de l’extérieur le splendide complexe Qalawun (mausolée, madrasa et hôpital : une innovation sociale majeure), joyau mamelouk du XIIIème siècle. Nous avons malheureusement passé l’horaire de fermeture du hammam du sultan Imal, mais on nous propose d’entrer discrètement (nous le comprendrons après) contre un petit bakchich. La construction de ces bains publics débute en 1456. Ils permettaient d’entretenir son hygiène et ses relations sociales. Aujourd’hui c’est l’un des rares à avoir survécu. La dame nous fait une visite express (vraiment express, on court presque de salle en salle), des vestiaires aux différentes salles de bain (dont le premier « jacuzzi » d’Egypte et une salle réservée aux futur·e·s marié·e·s). C’est un univers sombre et feutré, utilisé un jour sur deux par les hommes et l’autre par les femmes, à la décoration sophistiquée de motifs géométriques et d’arabesques. Nous bouclons par une rue parallèle, où nous retrouvons une vie plus locale. La journée se termine en apothéose. Nous sommes dans la cour du mausolée Al-Ghouri où nous assistons à une représentation de la troupe de derviches tourneurs Al-Tannoura. Originaire de Turquie, c’est une voie du soufisme (« Mevlevis ») où la pratique centrale est une cérémonie de méditation tournante, invocation divine visant à dissoudre l’ego et à s’approcher du divin. Le spectacle est d’abord musical. Une petite dizaine de musiciens en longues robes blanches jouent des percussions, de la flûte (« ney ») et d’un instrument à corde. Et puis ils s’animent, habitant la scène un à un. Un premier derviche apparaît, dans une longue robe verte; il commence à tourner. Avec une technique hypnotisante, ses pieds font des quarts de tour, entraînant tout son corps. Il tourne plusieurs dizaines de minutes, suivant le rythme de la musique, parfois rapidement parfois plus lentement. Son haut du corps semble totalement dissocié et ses bras suivent leur propre chorégraphie. Il enlève ses jupes, qu’il fait tournoyer au-dessus de sa tête dans une explosion de couleurs. Quand il s’arrête enfin, c’est face à nous et sans ciller. Il salue et quitte la scène, sûr de ses appuis. Trois nouveaux derviches arrivent et c’est reparti. Dans une chorégraphie fascinante, ils se tournent autour, faisant tournoyer leurs jupes. Ils terminent la représentation en lançant et rattrapant leurs jupes, toujours en mouvement. C’est vraiment hypnotisant. Nous rentrons en Uber. Le chauffeur regarde un match de la ligue de football égyptienne sur l’écran de sa voiture.

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