1. François Ehrhardt
  2. 9 meses en Sudamérica
  3. La Paz (1ère partie)

La Paz, Bolivia - Polarsteps

Après quelques courtes portions non macadamisées, nous quittons définitivement le lac Titicaca et la route se transforme en une belle 4 voies. Légèrement sur la gauche, nous profitions de beaux panoramas sur la Cordillère Royale enneigée et nuageuse. Nous arrivons à La Paz par El Alto, sa ville jumelle située en haut de la cuvette, où se concentre la population pauvre. Nous avançons sur une une large voie rectiligne très longue et bordée des traditionnels petits commerces, dont les villes d’Amérique du Sud ont le secret. C’est quand même ici particulièrement le chaos : ça klaxonne encore plus qu’au Pérou, il y a des voitures à contresens ou en marche arrière sur la voie… la circulation continue de se densifier à mesure qu’on approche de la ville et de 17h. Nous prenons la mesure de l’immensité de la ville alors que nous basculons dans la cuvette : elle s’étend sous nos yeux, dominée par les volcans enneigés avec en face de nous l’Illimani (2ème plus haut sommet du pays). L’urbanisation de ses maisons couleur terre (il semblerait qu’une maison non peinte ne soit pas considérée finie… et donc non imposable !) semble avoir conquis tous les obstacles naturels mis en travers de sa route avant de continuer et de déborder de tous côtés. C’est l’heure de pointe et il nous est impossible de trouver un chauffeur Uber : nous rejoignons le centre ville en grâce à un chauffeur de taxi taciturne, qui traverse des rues animées et hautes en couleur (comme celle dédiée aux déguisements) ou très pentues. La Paz est une ville comme il en existe peu d’autres en Amérique du Sud ou même dans le monde. Perchée à 3625m d’altitude, c’est un véritable chaos urbain à l’air pollué. Les rues ne sont jamais plates et le moindre déplacement contient plusieurs montées et descentes : à cette altitude ce n’est pas rien ! En plus, les piétons ne sont jamais prioritaires et les voitures se chargent de le rappeler régulièrement. La ville est quadrillée par de vieux bus Chevrolet, Ford ou encore Dodge, les “micros”, qui ont aujourd’hui plus de 50 ans. S’ils lui confèrent un charme suranné, ils ne sont pas un moyen de transport ni efficace, ni rapide ! Reliques d’un passé pas encore tout à fait révolu, les vendeurs de téléphones et de cartes SIM côtoient les téléphones publics, combinés filaires disponibles dans certains commerce de rue. L’animation de la ville est continue et il n’est pas rare de tomber au hasard d’une rue sur un “preste”, célébration le plus souvent en l’honneur d’un saint et caractérisée par une procession de musiciens et de danseurs en costume coloré accompagnés de quelques pétards ou feux d’artifice. Nous en rencontrerons plusieurs. La musique (et souvent les fanfares) est omniprésente. En parallèle, nous trouvons les visages des habitants très fermés et peu avenants (même si la plupart est finalement sympathique après quelques phrases) et l’extrême pauvreté est ici assez flagrante avec de nombreux mendiants dans les rues. Nous remarquons également que de nombreuses personnes continuent ici de porter le “barbijo” (= masque), malgré la fin des obligations… il semblerait que le Covid soit ici encore bien présent dans les mémoires. Enfin, même si nous ne sentirons absolument pas en insécurité dans la ville, certains signes de trompent pas : il n’y a aucun distributeur de billets directement dans la rue, ils sont toujours situés dans de petites cabines que l’on peut verrouiller. Nous attaquons comme à notre habitude la découverte de la ville avec un “walking tour”, qui s’avérera être un des plus intéressants que nous ayons suivi récemment. Nous retrouvons Daniel devant la prison San Pedro, située en centre-ville et autogérée par les détenus ! Il y a quelques années, ces derniers proposaient des visites et même d’y passer une nuit… il semble que les derniers touristes ayant tenté l’expérience aient eu des problèmes. Plaque tournante du trafic de cocaïne, ses habitants ont néanmoins le droit d’y vivre avec femme et enfants (qui eux peuvent donc entrer et sortir à leur guise). En Bolivie, la présomption de culpabilité s’applique ! Ce qui signifie qu’une personne peut être arrêtée sur de simples soupçons… et que c’est à elle de prouver son innocence depuis la prison. Nous découvrons ensuite le “Mercado Rodriguez”, animé et coloré (même s’il est encore plus couru les week-ends). Ici, comme dans tous les marchés sud-américains, on trouve absolument de tout et les habitants ont l’habitude de faire leurs achats chez leur “casera”, leur vendeuse privilégiée dans un rayon donné. Une fois nouée, cette relation leur permet de bénéficier des plus beaux produits et, parfois, d’une “japa” (= quelques produits offerts), en échange de leur loyauté. On ne voit quasiment que des femmes vendre ici, ce sont elles qui gèrent l’argent de la famille, les hommes étant considérés comme dépensiers et irresponsables… Les produits frais sont (presque tous) locaux, originaires des vallées du sud-est du pays. Les nombreuses “papas”, elles, viennent des montagnes : la civilisation Tiwanaku (pré-incaïque), à la recherche d’une pomme de terre pouvant pousser à toutes les altitudes, a créé la diversité que nous trouvons aujourd’hui. Les vendeuses de fruits et légumes sont toujours en action : écossant pois et haricots ou épluchant pommes de terres et oignons. Sur le marché, et dans la région, beaucoup de femmes portent un habit traditionnel : ce sont les fameuses “cholitas” qui font aujourd’hui la fierté (ça n’a pas toujours été le cas, elles ont longtemps été stigmatisées…) de la Bolivie. Vous les reconnaîtrez facilement à leur petit chapeau melon anglais (originellement un Borsalino, refilé par un importateur italien ayant reçu la mauvaise taille de chapeau pour habiller les gentlemen britanniques présents à La Paz dans les années 1920), leur jupe bouffante (la “pollera”, d’influence espagnole, mais avec de nombreuses couches pour rester au chaud et faire paraître les anches plus larges - c’est un signe de fertilité pour le peuple aymara), leur joli châle élégamment posé sur les épaules (le tissu est un signe de leur richesse) et leurs longues tresses (symbole de sagesse pour les aymaras, elles sont souvent prolongées grâce à des extensions, terminées par de petits pompons et attachées entre elles… pour que ce soit plus pratique !). Si la “cholita” porte son chapeau bien droit sur la tête, c’est qu’elle est mariée… sinon, il est disposé légèrement de biais ! La balade nous fait maintenant découvrir le “Mercado de las Brujas” (= marché des sorcières), qui ressemble plutôt à un petit ensemble de magasins et de guérites dans un petit quartier qu’à un réel marché. Ici on trouve tout le nécessaire pour réaliser des offrandes à la Pachamama, la « Terre-Mère », la principale divinité féminine de la cosmovision andine. C’est très commun ici car les boliviens sont attachés à leur traditions et surtout très superstitieux. La plupart du temps, il s’agit de lui offrir une réplique de ce qu’on souhaite obtenir, comme par exemple de la fausse monnaie, des petites voitures ou maisons, ou encore des bonbons qui représentent la nourriture (chaque couleur a une signification). Le vin sucré (type Porto) est également très utilisé : elle a la bouche douce ! Les cérémonies sont menées par des shamans, appelés “yatiris” (= ceux qui savent). Tous les stands proposent également des bébés ou des fœtus de lama morts (obligatoirement de cause naturelle pour le rituel). Ils sont utilisés pour demander l’autorisation de construire sur la terre de la Pachamama et enterrés avant la réalisation des fondations d’une maison, qui obtient alors l’esprit du petit lama. Nous voilà sur la plaza San Francisco, un des points de rencontre privilégié par les “paceños”, ce qui en fait un lieu animé nuit et jour. Artistes de rue, petits stands de restauration rapide, étudiants et travailleurs pressés s’y côtoient dans une ambiance sympathique. Au bord de la place coulait auparavant le río Choqueyapu (aujourd’hui enterré sous une 4 voies), symbole historique de la séparation des quartiers européens (à l’est) et indigènes (à l’ouest). La basilique San Francisco est située… dans le quartier indigène et y a été installée pour les évangéliser. Sur sa magnifique et très travaillée façade baroque, on distingue plusieurs visages indigènes, des représentations de shamans et surtout, sur la même colonne que la Vierge Marie, une femme partiellement nue donnant naissance à une fleur : une représentation de la Pachamama ! Au delà de ces symboles didactiques, c’est surtout la superstition qui a été utilisée pour convertir les indigènes : les miroirs placés sur les retables de l’église étaient supposés permettre aux indigènes de « voir » leur âme. Aujourd’hui, 90% de la population bolivienne se déclare catholique, mais seul 10% vont à la messe régulièrement. Nous voilà enfin sur la Plaza Murillo, le km 0 de la Bolivie et l’emplacement du palais présidentiel, du parlement et de la cathédrale, et connue pour ses nombreux pigeons (nourris par les habitants !). Pedro Domingo Murillo est un noble espagnol né dans le Nouveau Monde et il est à l’origine de la première insurrection d’Amérique du Sud contre la domination espagnole en 1809. Après 3 mois de révolution, ils parviennent à pousser les espagnols en dehors de la ville… pour 2 mois seulement. Ceux-ci reviennent avec du renfort et pendent les instigateurs de la rébellion. Cela reste un événement fondateur de l’indépendance des états sud-américains et une inspiration pour Bolivar et Sucre qui l’obtiendront pour la Bolivie… 16 ans après (et après tous les autres états du continent). Initialement construite par les espagnols dès la fin du 17ème avec des pierres provenant du site archéologique de Tiwanaku, la cathédrale métropolitaine a été maudite par les indigènes, peu contents que leur histoire serve de carrière. Par trois fois, les espagnols ont essayé de l’élever, mais elle s’est effondrée à chaque fois. Elle est restée inachevée jusqu’à la visite sud-américaine du pape Jean-Paul II en 1989 où elle fut terminée en 3 mois avant son arrivée, avec de nouvelles pierres. Mis au courant de son histoire, le pape… n’y entrera pas ! En 200 ans d’histoire, la Bolivie a connu 86 présidents… et donc une histoire politique très mouvementée. La place garde d’ailleurs quelques stigmates d’époques délicates : un buste en honneur de Gualberto Villarroel, président lynché devant le palais par une révolte populaire (1946), ou encore des impacts de balles, l’armée ayant ouvert le feu sur une manifestation lors du deuxième mandat de Gonzalo Sánchez de Lozada (2003). Notre guide n’a pas l’air d’être un grand partisan de l’actuel président au pouvoir (issu du parti d’Evo Morales) en indiquant qu’il préfère ne pas en parler, sous-entendant que la liberté d’expression n’est actuellement pas garantie. Nous nous remettons de nos émotions en allant manger un bout au marché Lanza, connu pour sa cuisine familiale bon marché. Après la traditionnelle (et toujours bien réussie !) soupe en entrée, je commande des “albondigas” (= boulettes de viandes en sauce) et Héloïse tente le “queso humacha” (= maïs servi dans une sauce au fromage) : deux franches réussites ! Nous mangeons sur les tables communes, collés à Freddy et Elena, un couple de “paceños”. Il est ravi de pouvoir pratiquer son anglais et nous pose plein de questions sur nos impressions boliviennes. En retour, nous leur demandons leurs endroits préférés de la ville et leurs recettes favorites ! La cuisine bolivienne est pour le moment une bonne surprise : on nous en avait dit tellement de mal au Pérou ! Nous avons même trouvé du bon pain : la “marraqueta” qui ressemble à une toute petite baguette. Nous visitons le très complet “Museo Nacional de Etnografía y Folklore” qui témoigne de la richesse des traditions boliviennes. Un première partie consacrée au textile évoque les techniques de tissage traditionnel, mais aussi l’évolution vestimentaire des indigènes due à l’interdiction de porter les vêtements traditionnels (la “vestimenta inka”) suite aux soulèvements populaires de la fin du 18ème siècle. Un peu plus loin, une petite salle consacrée aux bonnets en propose une amusante cartographie. L’espace consacré aux masques est très impressionnant : dans le Chaco Boliviano (sud-est du pays), les “añas” sont les esprits représentés par les masques dans les danses; dans les Andes (sud-ouest), des masques munis d’éléments brillants et associés à la région et à la lutte entre le bien et le mal sont utilisés dans des danses comme la “morebada” ou la “diablada” (influence chinoise dans certains masques) ou encore le “danzanti”; dans l’Oriente (est), les “máscaras” ou “yarithuscas” sont 12 personnes masquées représentant la version maléfique des 12 apôtres); en Amazonia, on les utilise pour la “danza del sol y luna”. Au sein d’une même région, il est intéressant de constater les différences de style et les réalisations différentes. Une très élégante exposition nous en apprend plus sur les différentes techniques de l’“arte plumario” (= salle des plumes) et présente des colliers, bonnets, tuniques, ceintures, flèches, totems, couronnes et autres diadèmes réalisés en plumes colorées qui recréent ici des fleurs, des dessins, des formes géométriques… Le musée présente évidemment une collection foufouille de céramiques, mais aussi une salle intéressante sur les minéraux et les métaux, un des piliers de l’économie bolivienne. C’est un musée mi-moderne mi-ancien, à la muséographie parfois discutable mais très intéressant ! Comme à notre habitude, la visite d’une ville ne saurait être complète sans un petite sortie au théâtre, en l’occurrence le joli Teatro Municipal Alberto Saavedra Pérez. Une association de danse bolivienne y fête ce week-end son anniversaire et nous profitons d’un spectacle varié qui nous permet de découvrir quelques danses traditionnelles ainsi que des tableaux scénarisés. La qualité du spectacle est finalement supérieure à ce que l’affiche suggérait ! Nous prenons également de la hauteur sur la ville, d’abord depuis le mirador Killi Killi, puis grâce à une longue balade en téléphérique : et oui, la ville dispose depuis quelques années de 10 lignes, installées par l’autrichien Doppelmayr. Tous les habitants ne le prennent pas, mais c’est effectivement un chouette moyen d’échapper à l’effroyable trafic routier. Depuis le haut, nous admirons la ville à perte de vue, son relief atypique, et le panorama sur les montagnes environnantes. On n’a pas les skis, mais nous sommes ici plus haut qu’avec la plupart des télécabines alpines ! Nous voilà bientôt au dessus d’El Alto et c’est jour de marché ! Vu d’en haut, il semble s’étendre à l’infini… c’est en effet l’un des plus grand du continent et on y trouve absolument de tout : accessoires ou pièces détachées et moteurs pour voitures (voire même la voiture entière !), rideaux, antiquités, appareils auditifs, vélos, électronique, accessoires de cuisine, films piratés… à chaque fois neuf ou occasion (mais pas d’appareil photo !!!). Il y a également pas mal de choix pour prendre un petit casse-croûte, entre les stands installés et les vendeurs ambulants : nous y mangeons un délicieux “choripan” (sandwich rond à base de saucisse de porc), goûtons la glace à la cannelle (spécialité du coin) et le “mokochichi” (boisson sucrée faite à partir de pêche séchée) et divers gourmandises. En continuant à survoler la ville, maintenant avec la ligne bleue, nous découvrons les fameux “cholets”, sortes de maisons construites au sommet des immeubles par les commerçants ayant fait fortune. C’est assez étonnant à voir et finalement une réponse pertinente au manque de place pour construire directement au sol ! Dans ce téléphérique de nombreux messages (accompagnés du hashtag #MarParaBolivia) insistent sur l’importance pour le pays de retrouver son accès à la mer, perdu lors de la Guerre du Pacifique à la fin du 20ème siècle. S’il y a bien un sujet politique qui fait concensus dans la population bolivienne : c’est celui là ! Les négociations avec le Chili sont cependant au point mort et la Cour Pénale Internationale a récemment débouté la Bolivie… Enfin, nous avons également assisté là-haut à l’une des attractions phare de la ville : la “lucha de cholitas”. Il s’agit tout simplement de catch (ou “lucha libre” en Amérique du Sud) où les combattants sont des combattantes portant le costume traditionnel. On ne voit que peu de prises, la plupart du temps les acteurs discutent et se chamaillent avec des airs de comedia dell’arte moderne. Ce n’est finalement pas ce qui se passe sur le ring qui est le plus intéressant, mais la réception et l’engouement du public (très majoritairement composé de “paceños”) qui vit le spectacle à fond et réagit vivement. Nous partons avant la fin, c’était une drôle d’expérience !

Country Guides:

Bolivia