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François Ehrhardt
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9 meses en Sudamérica
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Puerto Edén
Puerto Natales, Chile - Polarsteps
Le ferry accoste à Puerto Edén vers 11h (soit plus de 4h après l’heure prévue). Nous récupérons nos bagages pour descendre, ce qui suscite des regards interrogatifs de la tripulación (l’équipage) et des autres passagers : ça semble finalement peu courant de voir des touristes débarquer ici ! Le ferry passe deux fois par semaine (une fois du sud vers le nord le vendredi matin, puis une fois dans l’autre sens le dimanche midi), ce qui fixe la durée minimale du séjour.
Nous nous en rendrons compte plus tard mais le passage du ferry est l’un des seuls événements du village et beaucoup de monde se rassemble pour récupérer des marchandises ou vendre un peu d’artisanat ou de nourriture aux passagers.
Cet arrêt ici nous tenait vraiment à cœur : pour une fois que nous avons le temps en voyage, nous voulions pouvoir en profiter pour découvrir ces endroits si difficiles d’accès.
Puerto Edén est le seul endroit habité de tous les canaux patagons. En cas d’urgence, le bateau de l’armée met une demi-journée à rejoindre Puerto Natales, ville la plus proche. C’est une bourgade qui a atteint un millier d’habitants il y a une quelques décennies, contre 176 personnes en 2002 d’après le panneau qui nous accueille sur le débarcadère et finalement à peu près 70 ou 80 aujourd’hui d’après les locaux. C’est globalement un endroit très calme ! Les activités principales sont liées à la pêche (poissons et fruits de mer), dont les prises sont principalement envoyées sur le continent. Les autres métiers sont liés à la vie du village (professeur, logistique, épicier, etc). Nous découvrons également que la plupart des gens ici assure plusieurs fonctions.
Le village s’étend le long de la côte autour d’une petite baie à l’intérieur d’une plus grande. On nous a dit que la côte ici a la forme des ailes d’une mouette (nous on trouve que ça fait plutôt une sorte de vague). Le terrain est très humide (le sol est couvert d’une mousse qui absorbe beaucoup d’eau) et tous les déplacements se font sur des pasarelas en bois : ça limite la possibilité de s’éloigner et de découvrir de nouveaux paysages. Évidemment, vues les dimensions du pueblo, pas de voiture ici !
Notre hospedaje est une grande maison rustique faite de bois et de tôle, comme la plupart des habitations du village. Il est géré par la sympathique Angélica (qui n’est pas présente tout le temps : elle retourne à Natales régulièrement), aidée par Lina, de Colombie, et sa fille, Valentina. Angélica cuisine très bien, et c’est tant mieux car nous y prenons tous les repas ! Nous découvrons avec plaisir le ceviche de cochayuyo (une algue locale), le pastel de papas (sorte de brandade de morue avec un poisson et un assaisonnement différent), la cazuela (version locale du pot au feu servie avec le bouillon et du riz cuit dans la casserole), les sopas de pescado (congre, etc), de lentejas, de pollo… Nous goûtons étagement le pichanga (plusieurs types de viandes en petit morceaux mélangés avec des tomates et de l’avocat sous une généreuse portion de frite, c’est un classique de la street food !). Les repas sont pris en commun, autour de la grande table dans la salle commune avec les autres clients.
Finalement, nous ne sommes pas les seuls à dormir ici (même si nous sommes les seuls touristes) : nous rencontrons les adorables Carolina et Daniela de Punta Arenas qui portent un projet de développement local en apprenant l’anglais aux femmes, mais aussi des hommes de passage qui travaillent sur divers chantiers de l’île (Peter, Cristian, Jorge, Benjamin), l’attachant don José, le propriétaire, ancien de la Marine chilienne, un véritable personnage local qui n’a pas la langue dans la poche et fait beaucoup de blagues, et enfin Rita, la chatte de la maison qui ne bouge que rarement de son fauteuil et adore les câlins. Nous croisons également une très gentille famille brésilo-états-unienne vivant à Rome et qui fait un tour du monde en catamaran avec leurs deux enfants : tout le monde parle 4 langues, et parfois en même temps ! Nous rencontrons aussi l’aventureux Alejandro, un journaliste espagnol (originaire de la Mancha) de passage dans la région pour écrire des articles sur le peuple kawesqar.
Les habitants d’ici (et les chiliens de manière générale…) parlent extrêmement vite en articulant peu, du coup la communication est difficile pour nous. Nous passons pas mal de temps avec Carolina et Daniela qui nous aident à communiquer.
L’hospedaje est assez mal isolé et le chauffage est assuré par un poêle à bois dans la salle commune et quelques radiateurs électriques d’appoint. Il fait souvent plutôt froid et nous sommes heureux de dormir sous 5 couvertures ! L’électricité est produite localement, par deux générateurs, qui s’arrêtent la nuit (entre minuit et ~8h) et pendant deux heures l’après-midi (15h-17h) le week-end.
Ici, c’est l’un des endroits les plus pluvieux de la planète et la végétation est luxuriante et très verte. Malgré la saison tardive, nous trouvons quelques fleurs, comme le chilco (qui se mange et c’est même plutôt parfumé !) ou le colcopihue (petite sœur locale de la fleur nationale, le copihue). Nos premiers jours sont très gris, avec beaucoup d’averses, heureusement les jours suivants sont bien plus ensoleillés (mais aussi plus froids du coup…), ce qui fait resplendir l’île et la nature environnante ! Nous voyons beaucoup d’oiseaux (y compris des picaflores, ou colibris, depuis la fenêtre de la chambre !) ainsi que quelques animaux marins, comme les lions de mer. Le coin est connu pour abriter beaucoup de dauphins et nous avons la chance d’apercevoir quelques ailerons depuis le muelle (quai) 🐬 Il y a aussi beaucoup de chiens (parfois bruyants !) et chats (qui chassent les souris !) sur l’île. Par contre, nous n’avons toujours pas vu de cerfs huemules, qui sont pourtant censés habiter la région en nombre…
Pour rester en forme, nous faisons du grainage (presque) tous les jours dans la chambre et nous nous baladons sur les pasarelas : nous connaissons la promenade par cœur ! Nous avons également pas mal de temps libre à l’intérieur que nous occupons principalement avec de la lecture. Il n’y a pas internet à l’hospedaje, mais la rampe du port dispose d’un accès wifi : nous y allons une (ou deux) fois par jour pour récupérer nos messages et faire d’éventuelles recherches.
Nous passons le week-end de Pâques ici. Il n’y a pas de messe (car pas de prêtre !), mais nous avons été invités à la fête de l’école ! Au programme : maquillage, structure gonflable, baby-foot et completos (🌭) pour les 16 enfants scolarisés ici (et quelques adultes aussi !). A l’école, les enfants sont initiés à la méthode de tressage des paniers de leurs ancêtres kawésqar, et ça leur plaît ! Nous passons également du temps à discuter ou à jouer avec Daniela, Carolina, Alejandro et leurs amis. Je me fais vite surnommer Pancho, ou même Panchito (diminutifs de Francisco).
Les gens de l’île sont souriants, curieux de nous voir ici et nous parlent facilement, même si ce n’est pas toujours évident pour nous de tout comprendre et de leur répondre. Nous comprenons quand même, avec Carlos, un vieux monsieur un peu triste, que ce n’est pas toujours évident de vivre si isolé.
Nous avons également la chance d’être présents pour l’anniversaire de don José (qui fête ses 77 ans !) et profitons du repas mitonné (en partie) par ses soins ! Nous avons fait un gâteau de crêpes au manjar (nom chilien du dulce de leche) et à la confiture de fraise. Don José débouche plusieurs bouteilles, la soirée est très animée ! 🎂
Au bout de quelques jours, l’esprit d’aventure se fait plus fort et nous décidons de pousser la balade au delà des pasarelas ! Comme attendu, la mousse est pleine d’eau et la progression est lente à cause de la végétation dense, mais nous découvrons un très joli petit lac (qui est en fait la réserve d’eau du village) et montons sur une petite colline de laquelle la vue sur le fjord est magnifique.
Carolina, Daniela et Alejandro ont également négocié avec les kawesqars et Victor, qui a construit son bateau avec son père Hugo, pour que nous puissions aller découvrir l’autre côté de la baie ! Nous embarquons dans la matinée, la mer est d’huile, il n’y a aucun vent : c’est la plus belle journée de la semaine ☀️ nous débarquons rapidement et nous entamons la montée vers une cascade; le terrain est similaire à celui d’hier, il n’y a toujours pas de chemin et ça glisse beaucoup ! Au cours de la montée, nous visitons les vestiges de l’ancienne turbine hydraulique qui fournissait le village en électricité avant l’installation des nouveaux générateurs. Elle était alimentée par de gros tuyaux, sur lesquels nous marchons maintenant pour monter plus vite ! Arrivés en haut, la vue sur la cascade, la vallée, les montagnes et la baie est féérique 🌟 le bateau nous dépose ensuite sur une petite île : le cimetière du village. Les tombes sont majoritairement en taule, avec de petits autels; on décèle un léger syncrétisme entre les croyances kawesqar et le catholicisme, c’est un endroit émouvant.
Enfin, les soirées à l’hospedaje sont de plus en plus animées au fur et à mesure de la semaine ! Nous nous apprenons mutuellement nos jeux de carte (nous découvrons la carioca et le chancho populaires ici) avec Daniela et Carolina, qui profitent de l’occasion pour nous apprendre des expressions et habitudes chiliennes, et les fous rires sont fréquents.
Pour notre dernier jour à Puerto Edén, Alejandro vient nous chercher à l’improviste à l’hospedaje : il a besoin d’yeux supplémentaires pour partir à la recherche d’un canoë kawesqar qui serait enfui dans la forêt. Il serait là depuis 70 ans d’après les habitants. Nous arpentons une belle surface, mais comme tout est recouvert de mousse, tout se ressemble et c’est difficile de distinguer ce qu’il y a en dessous. La balade est néanmoins très agréable avec encore beaucoup d’oiseaux ! Cette journée restera dans nos souvenirs comme celle où nous avons *presque* trouvé un canoë 🛶
Le ferry retour est presqu’à l’heure et nous le voyons approcher alors que nous sommes encore en train de petit-déjeuner. Les adieux sur le quai sont plein d’émotion, les accolades nombreuses. Nous sommes contents de continuer le voyage mais un peu tristes de quitter ce charmant petit village, ses habitants et nos compagnons d’hospedaje.
Les photos de drone sont d’Alejandro, merci beaucoup !
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