1. François Ehrhardt
  2. 9 meses en Sudamérica
  3. Cordillera Huayhuash (trek guidé de 10 jours)

Bolognesi, Peru - Polarsteps

Le réveil sonne, nous sautons dans nos vêtements de rando et préparons un maté de coca pour tenir le coup sur la route. Nous avons à peine le temps de le boire qu’un message d’Hernán nous prévient qu’ils sont arrivés. Nous rencontrons Antonio, notre chauffeur pas pressé (ça change !), ainsi que Soledad, jeune, avenante, déterminée et pleine d’énergie, qui sera notre guide et cuisinière pour les 10 prochains jours. Elle a grandi à Huaraz, sur les flancs de la Cordillère Noire et est la maman d’une petite fille d’un an (qui reste pendant ce temps à Huaraz avec sa grand-mère !). Il fait encore nuit noire lorsque nous prenons la route, la même mauvaise route pleine de nids-de-poule qui nous a permis de rejoindre Huaraz depuis Lima. Héloïse se rendort aussitôt. Le soleil se lève sur de grandes plaines herbeuses givrées alors que nous passons un col à 4250m. Une route de longs lacets nous permet de redescendre jusque Chiquían, mignonne petite ville perdue au milieu des montagnes, où nous prenons notre petit-déjeuner (pain, confiture et œufs pour nous, caldo de gallina pour Soledad) en commençant à faire connaissance. Nous continuons notre descente jusqu’au fond du canyon pour traverser la rivière et entamons une longue remontée. Les locaux ont nommé un pan de montagne “el vestido de la novia” (c’est vrai qu’on voit clairement la forme d’une robe !) et une épingle de la route “la curva del amor” (la forme de cœur est un peu plus tirée par les cheveux). Nous traversons bientôt deux petits villages avant que notre moderne minivan ne nous dépose au bord de la route, à proximité d’une prairie où paissent de nombreux ânes, la plupart prêts à être chargés. Nous rencontrons Juan Simeón, notre arriero (= muletier), petit homme au teint olivâtre, à la moustache poivre et sel, à la peau burinée par le soleil d’altitude et à la mauvaise toux des nuits froides. Il est né, a grandi et vécu toute sa vie dans la Cordillère Huayhuash et nous passerons devant sa maison pendant notre troisième jour de marche, en face d’une lagune et du Yerupajá (2ème sommet du Pérou du haut de ses 6635m), au milieu de nul part. Simeón nous parle sans beaucoup articuler, mais il est vraiment gentil et très attentionné. Ce sont ses quatre burros (= ânes) qui vont porter la plupart de nos affaires, ainsi que tout le matériel nécessaire à la cuisine et au campement pendant les 10 jours d’aventure. « Huayhuash », le nom de la cordillère est finalement assez récent : jusqu’à la fin des années 1960, elle n’en avait pas ! Elle a été nommée à cause de sa forme qui rappelle celle d’un “huayhuash” en quechua, ou “comadreja” en castillan, c’est à dire une belette ! Nous avons eu des informations contradictoires sur la présence effective de l’animal dans ces montagnes : nous n’en avons personnellement pas vu et notre guide n’en a jamais vu… après, c’est une bête connue pour sa discrétion ! Les sommets de la cordillère ont, eux, été baptisés plus tôt, presque exclusivement en quechua. Notre guide mettra un point d’honneur à ce que nous les retenions tous… du coup nous prenons des notes et révisons chaque jour ! Le nombre de kilomètres par jour n’est pas très impressionnant (un peu plus de 11 en moyenne), mais avec l’altitude et le dénivelé, c’est parfois un peu technique. Le sentier est, la plus part du temps, couvert d’une terre sombre et sableuse, qui recouvre les vêtements de poussière et s’incruste dans les narines. Les montées raides pour atteindre les cols continuent à être difficiles, même avec plusieurs jours de marche en altitude dans les pattes. Aux campements, nous ressentons de moins en moins les effets de l’altitude… sauf lorsque nous nous relevons brusquement et dans ce cas, la tête tourne ! Mais, clairement : “vale la pena” !!! Les paysages sont, tout simplement, incroyables. Je manque de mots pour les décrire et les photos ne peuvent tout à fait leur rendre hommage. Nous évoluons dans des vallées, sur des crêtes et à travers des cols, entourés de sommets enneigés (“nevados”) dont la plupart tutoie les 6000m. Chaque jour, nous croisons plusieurs lagunes dont les couleurs varient du bleu franc au vert émeraude en passant par des rouges minéraux, des cascades aux dimensions et aux débits variés avec parfois de petits “arcoiris” (= arc-en-ciel), de somptueux glaciers suspendus à leur montagne qui craquent et perdent des morceaux dans une avalanche de glace, mais aussi des prairies plutôt vertes ou jaunes traversées par de jolies rivières sinueuses et comme délimitées par des “corrales” (= murets de pierres formant un enclos) qui donnent l’impression d’avoir toujours été là. Ces paysages sauvages de haute montagne sont interrompus le jour 6, alors que nous approchons de Huayllapa, connu ici comme “el pueblo”, par des vallées où l’intervention humaine est manifeste : les dégradés de couleur des cultures en terrasse et les canaux d’irrigation qui longent le sentier, au milieu d’une vallée enchantée aux nombreuses cascades sont pour nous de nouvelles sources d’émerveillement. Les miradors Tres Lagunas (le bien nommé) et Huacrish (où deux lagunes se dévoilent entourées de fleurs, “como un jardin” d’après notre arriero) ainsi que les pasos Cuyoc (5050m) et San Antonio (4990m) proposent des panoramas incroyables sur la cordillera. Les paysages évoluent très vite, de vallée en vallée : on en prend plein les mirettes. Nous profitons à fond des joies du trek organisé : c’est agréable de se faire guider, bichonner et de ne pas porter grand chose sur le dos ! L’organisation quotidienne change peu de jour en jour et commence par un réveil avec le crépuscule. Simeón nous apporte une tasse de maté de coca bien chaud alors que nous remballons nos affaires (mais pas la tente, qui n’est d’ailleurs pas la nôtre, mais une tente plus grande et plus solide de l’agence de trekking), puis nous retrouvons Soledad dans la tente principale pour le copieux desayuno (tamales, œufs, céréales, soupe d’avoine aux bananes, pancakes… en fonction des jours). Nous avons ensuite le temps d’émerger au soleil pendant qu’ils rangent le matériel (il y en a beaucoup !) et que Simeón commence à charger les burros (des fois, on donne un petit coup de main quand même !). Ensuite c’est parti pour la montée jusqu’au col du jour (entre 4600 et 5000m) où nous prenons un petit snack (un fruit et des biscuits) en arrivant. Nous entamons ensuite la redescente vers notre campement du soir. L’almuerzo se prend soit à la fin de la descente, soit à notre arrivée au camp, en fonction de la longueur de la marche du jour. Lorsque nous arrivons, notre tente est déjà montée et nos affaires déchargées nous attendent. Nous avons alors un peu de temps pour nous détendre, faire ses ablutions (à l’eau chaude s’il vous plaît !) et sécher les affaires humides de la nuit. A 16h, c’est le “tea time” (boisson chaude et en-cas salé), puis, à 19h, c’est la cena (sopa, plat et postre), elle aussi bien copieuse. La journée se termine par le briefing du parcours du lendemain. En fonction des jours, la marche est plus ou moins difficile, mais c’est surtout la digestion qui est un véritable challenge : Soledad est une bonne cuisinière et la nourriture est très bonne, roborative, fréquente et en grosse quantité ! De plus, elle semble se vexer lorsque nous n’arrivons pas à terminer nos assiettes… Même si la structure est similaire, chaque jour est un nouvel émerveillement, avec ses paysages particuliers, ses difficultés parfois inattendues et ses joies singulières. La météo dans la cordillère est très agréable le jour : franc soleil le matin et parfois quelques nuages l’après-midi. Une brise, plus ou moins forte en fonction des jours, rend la marche moins difficile. Le ciel se redécouvre après la tombée de la nuit et le spectacle des étoiles et de la Voie Lactée au dessus de notre tente est incroyable, le plus beau du voyage pour le moment ! Les nuits sont par contre très fraîches (le contraste avec le jour est impressionnant), un seul campement étant situé en dessous des 4000m : les tentes commencent à scintiller alors que nous allons nous coucher et nous nous réveillons tous les jours sous le givre. Le jour 3 nous réserve d’ailleurs une petite frayeur puisque Héloïse et Simeón ne se sentent pas très bien (on soupçonne les écarts de température), mais c’est heureusement de courte durée. Les nuits froides sont pour nous l’occasion d’étrenner (avec succès !) nos nouveaux draps de sac, achetés à Santiago, en prévision de notre arrivée dans les hautes altitudes. Ils font leur boulot à merveille et nous ne ressentons aucune fraîcheur : les nuits sont donc bien agréables et reposantes. Les campements sont d’ailleurs toujours situés dans des sites magnifiques, en face d’un nevado imposant, au bord d’une lagune étincelante ou dans le creux d’un cirque majestueux, sauf au jour 6… où nous dormons sur le terrain de foot au milieu du village. Suite à un désistement, nous sommes les seuls membres de notre groupe (nous aurions dû être 4) mais l’agence a gentiment accepté de nous faire partir quand même (et au même prix) ! C’est très agréable d’avoir une guide pour nous tous seuls : nous avançons à notre allure et ne sommes pas dépendants des choix des autres, d’autant que Soledad alterne bien les moments où elle nous donne des informations et ceux où l’on peut marcher tranquillement. Si les sentiers sont agréables et bien loin d’être surpeuplés, nous ne sommes clairement pas les seuls dans les campements ! La majeure partie des randonneurs effectuent ce parcours avec une agence, ce qui crée de petits îlots de tentes autour d’une (ou deux) tente(s) principale(s), le tout dans une ambiance camp de base d’expédition d’alpinisme. Comme notre guide est également notre cuisinière (c’est deux personnes différentes quand le groupe est un peu plus grand), nous partons un peu plus tard le matin et devons arriver pas trop tard le soir pour qu’elle ait le temps de préparer la nourriture. C’est très intéressant de pouvoir observer le campement se vider et se remplir de ses touristes, ainsi que le travail des arrieros. Comme nous ne sommes que deux clients, nous avons une seule tente cocina/ comedor ce qui nous permet plus d’interactions avec Soledad et Simeón. Quelques courageux quand même font le circuit en portant leur gros sac-à-dos, avec leur tente et leur nourriture, mais c’est en les croisant dans les montées qu’on est contents d’avoir les ânes. A travers les paysages remarquables, notre parcours nous conduit à la rencontre d’une faune plus ou moins sauvage. Les animaux les plus fréquents sont les vaches (oui oui, jusqu’à 5000m sans problème) mais aussi quelques troupeaux de moutons (avec leur “pastor”) et des cochons lorsque nous sommes un peu plus proches des zones habitées. Nous apercevons quelques “vizcachas” (petit mammifère ayant quelque chose du lapin et de l’écureuil) gambadant dans les prairies, mais aussi une paire de “vicuñas” (autre cousin du lama, mais plus petit) à la recherche de nourriture à grignoter en hauteur. À côté de ces dernières, nous apercevrons d’ailleurs quelques ânes s’étant échappés du campement pendant la nuit, que les arrieros auront bien du mal à faire redescendre. Nous sommes survolés par beaucoup d’oiseaux, d’abord des condors et des “aguilas” (= aigles) les premiers jours, puis plein de représentants plus petits. Sur les lagunes flottent paisiblement quelques “patos silvestres” et autres petits oiseaux, bien bavards. Clairement, le trek est vraiment haut et jusqu’au jours 5 et 6 où nous passons nos premiers cols à 5000m, tous les jours sont de nouveaux records d’altitude pour nous. Le tracé est tel que l’évolution soit progressive : soit on monte, soit on marche beaucoup (en tous cas les premiers jours !) et ça fonctionne finalement plutôt bien. Nous ne ressentons pas de gêne particulière, autre que l’essoufflement rapide à l’effort. Notre forme physique culmine au milieu du trek : nous sommes bien acclimatés et pas encore trop fatigués ! Toutes nos interactions avec Soledad et Simeón sont en espagnol. Nous les comprenons la plupart du temps très bien; nous arrivons également à leur répondre correctement la plupart du temps. Je suis modestement content de mon vocabulaire, mais ma conjugaison pêche énormément. Nous prenons également nos premiers cours de Quechua, mais c’est un peu compliqué car il en existe beaucoup de variations : Soledad parle le Quechua de la Cordillera Negra, Simeón parle celui de la Cordillera Huayhuash et Hernán celui de la Cordillera Blanca ! Certains mots semblent communs, mais d’autres (ainsi que leurs accents) sont totalement différents. Nous croisons quelques maisons le long du trajet. La plupart ne sont habitées qu’en été, la saison des pluies, pour mieux pouvoir s’occuper des troupeaux. Le reste de l’année, les locaux habitent plus bas, dans des villages desservis par la route. Les seuls autochtones que nous croisons sont les “cobradores” chargés de collecter les (nombreux) droits de passage demandés par les communautés locales, des vendeurs de boissons et les quelques habitants de Huayllapa. Ils ne sont pas d’une amabilité désarmante. Nous n’avons pas fait que marcher pendant ces 10 jours : sans internet (nous refusons de nous connecter aux deux points wifi rencontrés en cours de route) et au milieu de nul part, nous profitons de ce temps privilégié pour arrêter d’anticiper le voyage, réellement profiter du moment et se reposer. Mario Vargas Llosa, Luis Sepúlveda, Adolfo Bioy Casarès, mais aussi Alexandra David-Néel, Ernest Hemingway et Agatha Christie nous accompagnent pendant nos après-midi au soleil : ça faisait bien longtemps qu’on avait pas pris le temps de lire ! Le jour 4, nous profitons également des “piscinas hidroterapeuticas”, à proximité de la lagune Viconga. Alors que le soleil a déjà disparu derrière les montagnes et que la température baisse rapidement (nous sommes à 4350m d’altitude), nous barbotons joyeusement dans les deux piscines naturellement chauffées à 38 et 41 degrés. Quelques heures plus tard, ce sera une de nos nuits les plus froides : nos maillots de bain qui séchaient à l’extérieur auront eu le temps de congeler… pendant le repas du soir ! Le jour 8, nous rejoignons une joyeuse bande de français rencontrée sur les chemins qui fait le circuit en 8 jours, voilà pourquoi elle nous a rattrapés ! Nous descendons ensemble (à un rythme d’escargots !) jusqu’au campement et passons ensemble une agréable fin d’après-midi à jouer au tarot. Mais la journée la plus inattendue est très probablement le jour 9. Alors que nous avons presque fini le circuit et même planifié notre itinéraire de sortie pour le lendemain, Soledad déclare “un dia de descanso” (= un jour de pause), afin de se reposer un peu. Nous nous levons une heure plus tard pour aller pêcher la “trucha” (= truite), abondante dans la cordillère, avec notre arriero ! Nous n’avons jamais pêché auparavant mais Simeón est un expert et, après avoir déterré quelques “lombris”, il nous montre comment se servir de sa “caña de pescar”, longue branche de bois de laquelle pend un hameçon au bout d’un fil de pêche. Nous faisons de notre mieux mais c’est sûr qu’il est bien plus doué que nous. Après quelques heures à repérer les ombres des poissons dans les torrents pour lancer l’hameçon au bon endroit, nous rentrons au campement avec une bonne quinzaine de truites, leurs bouches grandes ouvertes, comme un chœur silencieux. Il est maintenant temps de les cuisiner et nous aidons (un peu !) Soledad à préparer un ceviche exquis (recette sur demande 😉), que nous dégustons au soleil ! Il nous reste un dernier col approchant les 4800m à franchir, avant la longue descente qui nous ramène à la civilisation, à la piste où notre chauffeur nous attend. Nous transbordons le chargement des burros dans le coffre de la voiture, disons “hasta luego” à notre arriero et c’est ainsi que se termine ces 10 jours hors du temps, alors que nous voudrions vraiment rester ! Sur la sinueuse route du retour, nous profitons des derniers points de vue sur la cordillère et l’imposant Yerupaja, qui disparaissent derrière nous.

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