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François Ehrhardt
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9 meses en Sudamérica
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Tren a las Nubes
Los Andes, Argentina - Polarsteps
Réveil à 5h30 et départ de l’hostel à 5h40 : pas le temps de réfléchir et c’est tant mieux. La nuit fut bien trop courte (un peu moins de 4h…). Après 9 jours d’autonomie en voiture, nous partons aujourd’hui en excursion organisée pour aller découvrir le “Tren a las Nubes” (= train des Nuages). Ce train mythique reliait historiquement Salta au col de Socompa (3800m), où il rejoingnait le Chili (1300km de Salta jusqu’au port d’Antofagasta), à grand renfort de tunnels, ponts et autres viaducs. C’est un véritable chef-d’œuvre technologique, dirigé par un ingénieur états-unien. Ce dernier est notamment à l’origine des fameux “zigzags” (il y en a deux sur la ligne), une technique pour faire gagner 50m d’élévation dans un espace abrupt : le train avance, avant de continuer en marche arrière sur un autre tronçon (grâce à un aiguillage), puis de nouveau en marche avant sur le dernier tronçon. Ce système, inspiré par les déplacements des chèvres et des brebis, évite le besoin d’un système à crémaillère ! Construite par plus de 2000 immigrés du monde entier, la ligne entière est toujours empruntée par des trains de marchandises, mais la partie touristique n’est qu’un petit tronçon de 22km… au départ de San Antonio de los Cobres, plus haute municipalité d’Argentine, que l’on rejoint en bus.
Nous y voilà justement installés, dans le bus. Vaseux, nous blaguons sur l’étrangeté d’être entourés de français… avant de comprendre, alors que le bus démarre, que ce n’est pas une coïncidence : notre accompagnateur, Gustavo, est francophone ! Nous sortons de Salta et Héloïse s’est déjà rendormie.
La journée est en fait une véritable excursion organisée, dont le trajet en train est le point culminant. Pour rejoindre la gare, les passagers sont repartis dans 4 bus (dont 2 à double étage), chaque bus disposant d’un guide/ accompagnateur et d’une infirmière, le convoi étant précédé par une camionnette confirmant l’état de la route et conclu par un bus vide (au cas où un bus aurait un problème technique), une ambulance et la camionnette des mécaniciens. On comprend pourquoi on a payé le billet aussi cher !
Ce format de voyage ne nous convient habituellement pas vraiment, mais, compte tenu de notre état d’épuisement, nous apprécions aujourd’hui sincèrement de se faire conduire et guider à travers routes scéniques, stops express et pauses goûter. Nous ne manifestons même pas d’impatience face à l’inertie du groupe !
Campo Quijano (30km de Salta) est notre premier arrêt. En 1921, le village est le théâtre du début de la construction de la ligne ferroviaire (qui sera achevée par la jonction avec le Chili en 1948). Nous faisons un arrêt à la nouvelle gare (le village est aujourd’hui connecté à Salta quelques fois par semaine par un petit autorail moderne aux billets très bon marché)… où un petit marché artisanal est installé ! Si le café instantané est toujours aussi imbuvable, les “medialunas” (sorte de petit croissant local très sucré) sont ici excellentes !
Nous suivons pendant toute la journée la ruta 51, qui remonte la “Quebrada del Toro”. En contre bas, un étroit filet d’eau (on est toujours en fin de saison sèche) de “color turbio” serpente. C’est avant tout une route minière, empruntée par les camions des exploitants et les traces de cette activité sont visibles dans le paysage. Elle commence dans les vallées (plates, exploitées pour l’agriculture), avant de rejoindre les “yungas” (forêts tropicales aux pieds des montagnes) et leur végétation caractéristique. Entre 2000m et 3700m d’altitude, c’est le royaume des “cardones” (ces grands cousins des cactus dont les fruits sucrés, “pasacana”, sont mangés par le “pasacanero”, un oiseau endémique, et le bois est utilisé localement pour construite meubles, portes, fenêtres ou charpentes); au delà il n’y a plus beaucoup de végétation et il reste la montagne avec ses “piedras”, composées à certains endroits de nombreux minéraux qui lui donnent des couleurs bien particulières, révélées par l’érosion. Nous longeons d’ailleurs des parcelles fortement étudiées par les géologues du monde entier. Le tracé suit un chemin historique vers le Chili (emprunté par les “vacunos”) mais aussi vers les mines de Potosí. La route n’est jamais très loin de la ligne de chemin de fer et nous pouvons admirer de nombreux ouvrages d’art.
Longue de quelques 170km, la “quebrada” abrite environ 25000 habitants, qui se dédient principalement à l’activité minière mais aussi à l’agriculture (culture principalement de papa andina et de quinoa, mais aussi pommiers et poiriers dans les zones les plus basses) et à l’élevage pastoral (brebis, chèvres, chevaux pour le transport, petites vaches pour le lait, ânes…). Les outils agricoles sont rudimentaires : nous voyons des paysans labourer avec une charrue en bois tirée par deux chevaux et d’autres à l’aide de pioches. La “quebrada” n’est pas reliée au réseau électrique et ne dispose que de quelques panneaux solaires. Ici nous ne croiserons qu’une (toute petite) ville, la population habite majoritairement des hameaux dispersés. Le long du chemin, nous apercevons quelques écoles, dont une “escuala-albergue” (= internat) : ici les enfants (cycle primaire) ne rentrent chez eux que deux fois par an… comme ils viennent de loin, le chemin est long et dangereux et les climats extrêmes.
Nous faisons un arrêt visite/ petit-déjeuner dans le hameau de El Alfarcito, qui accueille depuis 2009 la seule école secondaire de la “quebrada”, désignée comme “colegio de montaña”. Il s’agit d’une initiative locale, voulue par le Padre Chifri, un religieux installé dans la région. Le prêtre, féru de parapente, a arpenté la “quebrada” à la rencontre de ses habitants, tissant un nouveau lien social; il a également cousu de nombreuses marionnettes pour le catéchisme et transformé un “colectivo” en bibliothèque ambulante. L’école est aujourd’hui subventionnée par la région et dispense un enseignement pratique, adapté aux perspectives professionnelles des lieux (mines, agriculture, tourisme, savoirs traditionnels).
Nous continuons à monter et la route se fait plus encastrée, l’environnement plus rocheux : c’est la fin de la végétation. À gauche, le Nevado Elaquai (plus de 5000m, plus haut sommet du coin) se déploie sous nos yeux. Le paysage change encore et nous rejoignons l’étage écologique de la “puna” que nous connaissons maintenant si bien : sec, aride (un seul autre endroit avec un climat aussi aride en Argentine… la Patagonia “seca”, plus éloignée des Andes, celle qu’on ne connaît pas !), et presque pas de précipitation (~150mm par an). Le manque d’oxygène combiné à la fatigue commence à se faire ressentir. Nous apercevons quelques vigognes, mais pas de guanacos; ici pas d’alpaga : il n’y a pas assez d’humidité.
Nous approchons de San Antonio de los Cobres et apprenons que la région que nous traversons est un ajout « récent » au territoire de l’Argentine, c’était avant une province indépendante (“Gobernacion de los Andes”) ! C’est maintenant un “departamento” incorporé dans la province de Salta. Les frontières actuelles de l’Argentine ne datent que de 1955 ! Le village est un beau groupement de maisons d’adobe au milieu des montagnes. Malgré son isolement, San Antonio dispose du confort moderne : eau courante, électricité, éducation supérieure, etc. En léger retrait par rapport au centre, se trouve la gare (en plein travaux de modernisation) et notre train tout bleu.
L’ensemble des passagers embarque et nous voilà partis pour un aller-retour de 44km (au total) en… 3h ! Le train tire son nom, non pas de son altitude, mais de la fumée crachée par sa locomotive. Elle était probablement blanche de vapeur lorsque le documentaire titré “Tren a las Nubes” est sorti, elle est aujourd’hui bien noire (on parle d’une consommation de carburant de 13L/km en montée…). Le parcours est vraiment superbe : parfois encastré entre deux murs de pierre, parfois au niveau ou surplombant les plaines de la puna. À travers les vitres ouvertes et passant la tête à l’extérieur (je crois que c’est la première fois que je fais ça dans un train en marche !), nous observons de loin des bassins d’eaux thermales et les vestiges d’une ancienne mine. Soudain, on nous annonce une “maniobra ferroviara” : la locomotive profite de la seule portion de double voie (la gare de la Mina Concordia) pour changer de côté et passer de la tête à la queue, afin d’être au bon endroit pour la descente.
Nous arrivons bientôt au clou du spectacle, le magnifique “Viaducto La Polvorilla”. Perché à 4220m d’altitude, haut de 64m et long de 224m, c’est un colosse de 16000 tonnes de fer. Sa structure de 1932 a été conçue en virage pour supporter les forts vents de la “quebrada”. Nous effectuons un aller-retour en train sur le pont, puis descendons l’admirer depuis un mirador (plein de monde et de vendeurs ambulants) prévu à cet effet. Le retour est un peu plus rapide mais toujours aussi joli; quelques nuages blancs d’altitude se sont levés pour agrémenter les photos. Nous apercevons au loin une petite tornade et la regardons s’approcher du train. Nous sommes pile à l’endroit où elle le rencontre et un nuage de sable nous fouette le visage et rempli le wagon : ça réveille !
Le dernier arrêt de la journée se fait à Santa Rosa de Tastil, village connu pour abriter le plus grand centre archéologique du pays. “Tastil” est le nom donné à la région et à ses habitants originaux et signifie “roca que suena”. Il s’agit d’un site pré-incaïque, qui a perdu de son importance après la colonisation des incas dans la région. Santiago del Estero (un peu plus au sud) est aujourd’hui le seul lieu d’Argentine où la population parle une forme de quechua, appelé le quichua (et il n’est pas considéré comme un dialecte très pur !). La visite est express, à peine 10min pour visiter le petit musée du village, qui essaie d’expliquer de façon condensée le mode de vie de ses ancêtres avant l’arrivée des incas.
Alors que nous reprenons le bus, épuisés, pour retrouver la “Valle de Lerma”, où est située Salta, nous apprenons que l’Argentine s’est faite rétamée par la Nouvelle-Zélande en demi-finale du mondial de rugby 😢 À mesure que nous descendons, nous somnolons en regardant défiler le paysage et la végétation redevenir verte. C’est avec une certaine nostalgie que nous quittons maintenant les Andes, fascinantes autant par leur nature que par leurs cultures, à proximité desquelles nous avons passé plus de 7 mois de ce voyage.
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