1. Des kilomètres à pied Anaïs
  2. Prendre l’air 🏕️ une marche à durée indéterminée…
  3. Revenir pour laisser les souvenirs là où ils sont

Romans-sur-Isère, France - Polarsteps

Vendredi 20 mars - Jour 385 J’y suis retournée. Devant le portail gris anthracite de ses parents. Il était fermé, les volets aussi. Je me souvenais de tout, des ronds-points embouteillés, de la ruelle qui tourne à angle droit et de la placette pour se garer. J’y suis retournée pour me confronter à la réalité. Au présent. Pour faire la part des choses entre ce qui existe aujourd’hui et ce qui n’existe plus que dans mes souvenirs. Pour accueillir l’émotion qui fait battre le cœur un peu plus vite que d’habitude. Pour accueillir ce qui est perdu, ce qui est fini, ce qui a été. Pour prendre conscience que certaines choses changent et que d’autres restent. Le portail n’a pas bougé, les volets non plus. Mais aujourd’hui, devant moi, tout est fermé, comme pour me dire que j’appartiens au passé. Je ne pensais pas revenir précisément ici. J’appréhendais je crois, de les croiser. Je m’étais seulement demandée si j’avais envie de les revoir, qu’on se retrouve quelque part, ailleurs. Cette idée me plaisait avant d’arriver dans la région, mais en passant du temps chez Sylvie, à quelques dizaines de kilomètres, j’ai senti que quelque chose clochait. Je ne fais plus partie de cette famille et je crois que je suis devant ce portail pour laisser les souvenirs là où ils sont. Plus loin, au pied de la montagne, j’ai retrouvé la « petite maison ». Elle aussi, elle était fermée. Elle aussi, je l’ai reconnue tout de suite, au bout du chemin, un peu en hauteur. Ici, pas de portail. J’ai hésité et j’ai finalement osé monter la pente pour m’arrêter juste après. Je suis restée plantée là, sans trop savoir quoi faire, avec la conscience cisaillante de ne pas être chez moi, d’entrer sans y être invitée, sans savoir si j’y serai la bienvenue aujourd’hui. Je n’ai pas vraiment regardé autour. J’étais simplement dans mes souvenirs. Finalement, je me suis assise. Il y avait du soleil. Juste à coté de moi, un vieux tuyau d’arrosage. J’ai entendu le glougloutement irrégulier de l’eau captée depuis le ruisseau. Le même bruit qu’avant. Ça n’a pas changé. Et là, j’ai pleuré. J’ai pleuré de peine et de joie et de rire. Pour les moments passés ici avec lui, pour la personne que j’étais, pour ce qu’on a partagé, pour les clés qu’on a perdues. Je ne sais pas comment on dit au revoir. Peut-être que c’est en pleurant sur le dos d’une colline. En tout cas, en me réveillant ce matin, c’était évident que je devais venir ici. Peut-être qu’on se reverra. Peut-être pas. Peut-être que je pleurerait toujours, mais maintenant, je sais que ce n’est pas grave, parce qu’au fond, est-ce que c’est si grave que ça de pleurer pour les gens qu’on a aimé ? Peut-être que le plus important c’est d’accepter de ne pas tout comprendre. Il y a des choses qui changent, certaines restent quand même alors que d’autres s’en vont. C’est vrai pour les portails qui se ferment et c’est pareil pour les gens. J’ai repris la voiture et je suis allée me balader entre la plaine et le Vercors. Je me suis assise au soleil sur un caillou, dos à la roche, face à la vue. Je suis restée, j’ai attendu d’avoir envie de bouger. Et alors j’ai marché sur un chemin carrossable, puis sur un sentier qui s’est rétréci et qui a presque disparu. Entre la végétation, deux chevreuils ont détalé. Et j’ai tracé ma route moi aussi, entre les arbres et les ronces, sans savoir si j’étais réellement sur un chemin, mais avec la sensation d’être au bon endroit. En bas de la vallée, j’ai trouvé une rivière et des falaises renversantes. Peut-être qu’on se reverra. Peut-être pas. Les hirondelles frôlent une immense roche ensoleillée et la rivière coule devant moi, énergétique et translucide. Ces dernières années, j’ai érigé des barrages pour retenir le passé. J’ai créé d’énormes bassins pour continuer à nager, pour éviter d’être emportée par le courant. Et j’ai aussi voulu continuer, voir de l’autre côté, j’ai voulu traverser la rivière. Alors, j’ai construit des ponts dans ma mémoire. J’ai voulu quelque chose de solide pour avancer avec élégance. J’ai ramassé des pierres, taillé des blocs pour les faire correspondre à ce que je voulais. J’ai fait d’innombrables allers-retours dans ma tête. Mais c’était trop grand, trop lourd, trop long. Démesuré. Peut-être qu’on se reverra. Peut-être pas. Le barrage fuyait, les ponts s’écroulaient. Alors, j’ai fait des détours pour essayer de traverser. Une manière, déjà, de prendre du recul, d’éloigner ces moments, de ne plus les trouver dans mon champ de vision immédiat. Je me suis éloignée un peu et j’ai lancé maladroitement ce que je trouvais au-dessus de l’eau, des bouts de bois, des planches bancales où l’on ne peut pas tenir debout. Des constructions sur lesquelles je perdais l’équilibre. Et si j’arrêtais tout ça et que je traversais pieds nus ? Non, c’est trop froid, trop de courant, plein de cailloux, est-ce que ça vaut le coup de me blesser les pieds ? Peut-être qu’on se reverra. Peut-être pas. Et la rivière coule toujours. Devant moi, la rivière coule et je la laisse couler. Tout ce que je dois garder est déjà là. Je n’ai besoin ni de pont ni de barrage pour qu’on se souvienne de moi. La rivière coule et je sais qu’une autre femme franchit le portail maintenant. Que les volets sont ouverts quand elle est là. Peut-être qu’on se reverra. Peut-être pas. Je n’ai plus peur d’appartenir au passé. La rivière coule et je vais simplement la traverser comme ça, à grandes enjambées, en courant à moitié, en mouillant mes chaussures. Parce que c’est ridicule de croire que je pourrais traverser sans être éclaboussée. Sans en garder une trace. Peut-être qu’on se reverra. Peut-être pas. Mais vous savez quoi ? Mes chaussures ont séché en marchant.

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